C’est d’abord l’histoire d’un producteur
qui leur propose d’enregistrer un album en Amérique.
L’objet du voyage: produire du “brut” et du “massif”.
Pour un tas de raisons personnelles, les cinq garçons
ont poliment décliné l’offre.
Bertrand Burgalat leur a alors promis son Amérique à lui.
Un studio en fond de cour à Montreuil. Ils ont dit oui.
Et c’est bien ainsi.
C’est un mage au chapeau de castor, Yves Adrien, qui a
parlé pour la première fois des Shades à Bertrand
Burgalat. C’était il y a trois ans. Comme les autres
groupes de la jeune génération, ces adolescents se
produisent alors aux Rock’n’Roll Friday institués par
Philippe Manoeuvre. Comme les autres groupes, ils
portent avec orgueil la honte d’être beau. Comme les
autres, ils ont le crin léonin en guise de talisman.
Comme les autres garçons de cette génération
biberonnée au téléchargement, ils ont tout écouté et
presque tout digéré. Et chose inouïe dans le nouveau
paysage du rock français: leurs fans sont jolies. Avec un
tel passif, ils devinaient déjà une chose : les ratés ne les
rateront pas.
Mais là n’est pas tout. Les Shades sont aussi uniques et
indivisibles. Aujourd’hui, leur premier album, Le Meurtre
de Vénus, en est la preuve accablante. Le groupe
s’habille de blanc en référence à l’album Blank
Generation de Richard Hell. Leurs concerts ressemblent
à d’étranges messes païennes. Une voix sur le fil, un
clavier chavirant et un emballement minutieux qui fait
jaillir les étincelles comme la forge de Vulcain (n’est-il
pas le mari officiel de Venus ?). Leur présence opère
comme le piège magnétique d’une cage de Faraday.
Désormais, Les Shades sont presque tous majeurs.
Fraîchement émancipés des influences du passé, ils ont
leur autorisation de sortie de territoire. Si l’on vend
désormais la musique au détail, Les Shades ont opté
pour un album “concept”. Le roi de choeur du groupe,
Benjamin Kerber, a signé la majorité des titres du
Meurtre de Vénus, qu’une fille de sa classe,
“inaccessible et intouchable”, lui a lointainement
inspirée. Le premier texte sera la seule tâche de soleil de
l’album. Un album au très beau panache littéraire.
Dans ce phrasé pléthorique, on sent le pouls fiévreux de
la nuit. La présence d’un être invisible au dessus de
l’épaule à l’heure où les reflets des miroirs se dissolvent
comme à plaisir.
On doit ces palpitants remous et ce climat fantastique
aux fortes fièvres nocturnes et aux angines blanches à
répétition endurées par Benjamin dans sa prime
jeunesse. Il est une sorte de “Horla”. Devant ces affres,
on comprend mieux pourquoi il choisira finalement
l’ablation des amygdales.
Il est aussi question d’un enfant prodige. “J’ai vu la
lumière mais je n’ai pas pu la toucher”. On perçoit les
échos d’une maternité où le chanteur aurait préféré ne
pas naître. Mais c’est le prix à payer. Quant à cette
machination, elle recèle encore un sens caché. On peut
y lire les pièges tendus aux semblables des Shades et la
mort de l’industrie du disque. Et enfin, le clou en or de
ce tendre calvaire : un hymne intitulé “le temps presse”.
Ce texte écrit à l’âge de seize ans et dont l’idée vint en
cours de latin. Un subtil labyrinthe qui fait surgir le
malaise adolescent avec la fougue d’un discours de
Churchill.
Ainsi, les Shades ont déjà bravé les quolibets de leurs
copains de classe sur leurs baskets, la fournaise des
premiers concerts et les salves anonymes sur MSN.
Leur splendide château de sons n’attend plus que les
bataillons en marche de la critique.
Matthias Debureaux
Décembre 2007 |